la sape

Photo: Prêt-à-porter hommes printemps-été 2010 © Paul Smith

Au dernier défilé du créateur Paul Smith. Un mannequin noir coiffé d’un chapeau melon rouge et d’un costume rose ouvrait le bal. Au cigare près, il ressemble à s’y méprendre à l’orgueilleux sapeur congolais photographié par Danielle Tamagny en couverture de son livre Gentlemen of Bacongo. Mais bien avant d’inspirer les stylistes occidentaux, la SAPE ou la «Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes» a fait la preuve de sa maîtrise audacieuse de l’art de l’habillement, jusqu’à l’ériger en une religion dont les adeptes arpentent les rues de Brazzaville, de Paris, Londres ou Bruxelles.

Un mouvement de va-et-vient

C’est dans les années 20 qu’apparaissent les prémices de la SAPE, lorsque les soldats congolais engagés auprès des armées françaises et belges rentrent au pays avec pour trophée chapeaux melon et redingotes de style occidental. Installé depuis plus

de 40 ans au Congo, le «colon blanc», par sa richesse et sa distinction, est alors le symbole de l’élégance. Les jeunes Congolais aspirant àune vie meilleure partagent le rêve d’aller en Europe pour découvrir et s’approprier, par le truchement de la mode, ce qui confère cette assurance au «patron».
La transformation du sapeur accompli impose donc le voyage. Dans les années 50, les étudiants congolais chics fréquentent St Germain-des-Près. De 1976 à 1978, le prestigieux Rex Club accueille tous les samedis un concours de l’homme le plus élégant de la soirée. Mais si «l’examen est à Paris, la proclamation des aristocrates de l’élégance est au pays», précise l’anthropologue Brice Ahounou. Car c’est au Congo face aux siens que le sapeur affiche sa différence, sa réussite.
La transformation du sapeur accompli impose donc le voyage. Dans les années 50, les étudiants congolais chics fréquentent St Germain-des-Près. De 1976 à 1978, le prestigieux Rex Club accueille tous les samedis un concours de l’homme le plus élégant de la soirée. Mais si «l’examen est à Paris, la proclamation des aristocrates de l’élégance est au pays», précise l’anthropologue Brice Ahounou. Car c’est au Congo face aux siens que le sapeur affiche sa différence, sa réussite.

Dans un premier temps, le mouvement verse dans l‘imitation. Les nouveaux dandys se blanchissent la peau et arborent un ventre rebondi en signe de prospérité. Mais peu à peu, le mimétisme s’amenuise et les émules des la SAPE réinventent le vêtement. «L’homme Blanc a inventé le costume, nous l’avons transformé en art» déclare le célèbre musicien Papa Wemba, grande figure du mouvement.

Exit la rigueur du chic européen, l’élégance africaine se vit dans l’ostentation. «Les Européens s’habillent en gris-bleu-noir. Les Africains ne devraient pas s’habiller ainsi. Nous avons l’art de faire chanter les couleurs» explique Josselin Bachelor, fondateur de la marque Connivence. Depuis 1998, sa boutique du «temple de l’élégance» à Paris propose au cœur du quartier africain de Château-Rouge, aux pieds de la butte Montmartre, des costumes de qualité aux couleurs introuvables ailleurs.
Rétro, luxe et couleur s’affichent alors sans retenue mais dans les règles définies de l’art de la SAPE. Une élégance flamboyante et impertinente ne s’improvise pas et le savoir faire s’enseigne et se transmet. «Les voies de la sapelogie sont impénétrables à qui ne connaît pas la règle des 3 couleurs», proclame l’éminent sapeur Ben Moukasha.

Une drôle d’affaire sérieuse

Si l’arrogance des personnages hauts en couleurs faisant la miella, ces pas de défilé agrémentés d’attitudes et de petites phrases qui distinguent les sapeurs entre eux, prête à sourire, si l’accumulation de couleurs vives assemblées jusque dans les moindres détails donne à la scène des airs de fête, si l’importance accordée aux très onéreuses marques de luxe dans le choix des vêtements frôle l’insouciance, la SAPE n’en est pas moins une affaire sérieuse.
D’abord, parce qu’elle est l’expression moderne d’une coutume ancestrale de la parure. Dans chaque ethnie les modifications de l’apparence sont révélatrices du statu occupé dans la société. Ornements et vêtements attirent l’attention et permettent de susciter le regard des autres tout en les informant sur l’identité de l’homme qui les porte. Ainsi la mise en beauté du corps s’accompagne de règles précises et répond en fait aux exigences du groupe. Weston aux pieds, cravate au cou, cigare en bouche et veston sur mesure, le porteur n’est plus seul mais imprégné de la symbolique de prospérité que véhiculent ces accessoires. La SAPE reprend à son compte une dialectique ancestrale entre l’homme et l’artéfact lorsqu’à son tour, l’objet fabrique l’homme.

C’est précisément parce que la parure est onéreuse, rare, douloureuse d’acquisition qu’elle confère un certain statu à qui l’arbore. Il ne s’agit pas de paraître sans être. Certains gestes propres aux sapeurs ne trompent pas sur leur signification. En remontant le bas de son pantalon pour préciser la qualité de ses chaussures ou en ouvrant régulièrement le pan gauche de sa veste pour en afficher le nom du créateur, le sapeur envoie un message de réussite. En ce sens, la SAPE est un moteur de l’ascension sociale puisque pour se distinguer, il faut d’abord accéder à une carrière suffisamment lucrative.


Congo
Région: Brazzaville, quartier de Bacongo.
Le sapeur Willy Covary, l’un des plus admirés de Bacongo, avec ses enfants devant sa maison.
Photo Héctor Mediavilla  © Héctor Mediavilla / Pandora / Picturetank

Pour beaucoup, l’image de cet homme élégant qui emmène ses enfants pauvrement vêtus de haillons dans un décor de bidonville frôle l’indécence. Mais le discours du sapeur est tout autre: la SAPE est un mouvement de résistance contre la misère et la médiocrité qu’elle impose. Le Dr Noralagadi, neuropsychiatre, va jusqu’à affirmer que le sapeur véhicule «un discours politique de résistance contre l’Occident et contre les structures autoritaires de la société congolaise» qui tendent à le réduire à cette médiocrité dont la frime les préserve. Ainsi,malgré la mauvaise presse dont ils souffrent souvent dans un premier temps, les sapeurs sont devenus des personnages influents de la vie congolaise.

La SAPE est une affaire sérieuse parce qu’il s’y joue un exutoire de la guerre. A travers l’identité qu’il emprunte, le sapeur se considère comme un émule de charme. Son répertoire personnel de gestes et de style le distingue et lui permet de s’affirmer, jusqu’à défier les autres d’en faire autant. «Je ne suis pas là pour amuser le monde. Je suis beau tout autour, pas de déchets, rien à jeter. Mes Weston, c’est du croco, pour avaler tout le monde», plastronne le sapeur Beauté Numérique.
Tout est bon pour ne pas être un «taureau», comprenez un homme mal habillé, que le sapeur provoque pour l’inviter à se dépasser. Via des films où «les sapeurs se racontent et se répondent, ils trouvent l’énergie pour aller de l’avant au lieu de se morfondre chacun dans son coin» explique l’anthropologue Brice Ahounou. A Brazzaville, le célèbre bar La main bleue est, depuis 1982, le lieu de prédilection des joutes vestimentaires. Sur fond de musique festive, sapeurs locaux et expatriés se défient par des leçons de style. Alors que comptent les moindres détails dans l’agencement des matières et des couleurs, alors que chaque coupe est étudiée et jugée, les barrières sociales disparaissent dans une passion où se mêlent petits et gros commerçants avec militaires, patrons, employés, jeunes ou vieux.


Congo – Région : Brazzaville
La Sape © Photo Baudouin Mouanda, 2008

L’élégance comme religion

Dans un pays déchiré par des années de guerre civile, la SAPE permet non seulement d’exprimer avec humour une guerre symbolique, mais aussi de redonner le goût de vivre aux gens. C’est le pari de Ben Moukasha, un restaurateur sapeur qui érige son art en religion, la Sapelogie. Attentif à chacun de ses pas lorsqu’il apparaît en chemise rose, pantalon jaune, veste grise et cravate jaune et noire, le premier sapelogue refuse de parler de son culte avant d’y rendre hommage: «Toi qui remplit mes jours de joie et de tchatche, toi à qui j’ai donné mon corps et mon esprit, je te rend gloire.»

À travers un corpus de commandements, le sapelogue recrée un univers en accord avec son image de marque. Puisqu’elle est nécessaire à la prospérité, la sapelogie prône la paix. «Tu ne seras pas violent ou insolent», édicte B. Moukasha en huitième commandement. «Toi sapelogue, de par ta prière et tes commandements, tu coloniseras les peuples sapephobes» plaide-t-il.

Ainsi la religion de l’élégance possède-t-elle déjà un vocabulaire, des tables de lois, son corpus de saints tel le chanteur Rapha Boundzeki et ses divinités, les marques de luxe. Comme toute religion, elle permet à l’homme de la rue de s’élever au delà de ses difficultés et de les aborder d’un œil plus supportable. Et le sapeur Chômeur de Luxe de conclure: «Un congolais, même s’il n’a pas mangé, s’il est bien habillé, il est heureux!»

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